Elle s’en défend, Lou-Nony, mais son livre est bien une méthode, qui plus est, utile ; un viatique, et fondamental. Il a quelque chose de ces vieux – devenus admirables – livres de cuisine qui expliquaient, qui rassuraient : comment tourner un roux, et franchir l’obstacle prétendu insurmontable de ce lièvre à la royale digne des tables de princes. Car, écrire c’est exister, rencontrer les autres et entendre le bruit du monde. Allez donc vivre sans ça !

Mais que ne faut-il vaincre ! Étonnant parcours – des haies – qu’elle aligne, une par une devant ses « patients ? » dans ces écoles de banlieue délaissée, ces cours d’alphabétisation, ces réunions de migrants. Pas vraiment des Goncourt en devenir, à première vue, les émules de Lou-Nony ! Plutôt des gens qui renâclent, qui reculent, qui fuient… pas pour eux le stylo, ou le bâti d’une histoire… un monde inaccessible que l’atelier, ce livre, ouvrent peu à peu, comme on défricherait une jungle, ou, qu’on fabriquerait dans l’urgence une sorte de couloir humanitaire ; image qui vient à l’esprit, en suivant la démarche tellement vaste et puissante, qui fend la mer, a-t-on envie de dire.

De « l’angoisse de la page blanche » au « je ne sais pas quoi dire » et, en n’oubliant pas « je n’ai pas d’imagination » ou « je suis timide »elle les pose, ces massacrés de la vie et de l’école, pas mal montrée du doigt (« elle leur apprend à plier l’échine… l’obsession de la norme »), « ces taiseux, nombreux à recourir à l’atelier d’écriture, pour cause d’illégitimité culturelle ». Ceux d’une histoire tellement lourde et comme effacée en eux… « le silence dans les quartiers est moins lié au manque de vocabulaire qu’à la douleur et à une honte sociale qui interdit l’écriture et le livre, attributs glorieux du nanti… quand l’expérience douloureuse a fracassé tous les mots… ». Ceux, aussi, dont la vie – l’enfance à ramener – butte sur le fait qu’elle se dit en une autre langue, ou un patois lointain. Raconter, c’est bien beau, mais quoi, comment ? est-ce que je peux ? Est-ce que j’en ai même le droit ? Écriture et légitimité. Écriture et identité.

Alors, Lou-Nony explique, signale, suggère (n’en fait jamais une loi ; ce n’est pas l’école) qu’en faisant ainsi, et en passant par là, l’écriture se montre comme animal sauvage au bord de son terrier. Elle n’emploie jamais le mot de maïeutique, et pourtant !! Le rire, l’écoute, toujours, comme on apprivoise, le détour, l’acceptation des idiomes, des parlers d’usage, mais aussi « écrire, c’est écouter lesilence » (Jabès), et puis de solides techniques qui ont fait leurs preuves – les mots en vrac, le fermer des yeux et les images qui surgissent, le premier souvenir d’enfance raconté, pour « lancer la machine » toujours collective – immense bateau de tous les mots et écritures. Jamais de code unique, de recette rigide, de rail préfabriqué, d’exclusion, de mépris. Une seule bannière, celle de rencontrer ce jeune, cette émigrée, et de les respecter avant tout. Tous les chemins sont bons dans cette fascinante chasse au mot, puis à la page. Écrire, comme on traque quelque chose en sa vie, et au plus profond de soi. Vivant, on est ; écriture, on est. Le mot de psychanalyse n’est pas prononcé et il nous accompagne, évidemment, tout du long. « Tous ces mots qui me composent », et composeront mon écriture. Utiliser, débusquer tout : la faille, le lapsus, le blanc, l’équarrissage de la langue.

« S’attacher au signifiant despotique, s’extraire du déjà pensé, rabâché ; se mettre en posture d’éveil… » dit Deleuze. Lou-Nony – jamais lourdement, encore moins doctement – nous donne des compagnons de lecture, des poutres maîtresses de son architecture ; et, c’est tel philosophe, et ces musts de la pensée orientale, et Freud, et Tocqueville. Et, puis, presque naturellement, des morceaux – de beaux et gras, comme dans un chapon – de Flaubert, de Tolstoï ; du parfait, de l’impeccable ; le sel, la dernière touche de ce chemin.

En guise de bilan – ouvert, on s’en doute – elle dit : « on n’a rien appris, sinon qu’à l’envers du monde, quelque chose se quête, nommé littérature », et qu’il ne faut attendre de ces moments d’accouchement, aucune « fabrique d’écrivains… ce à quoi on voudrait réduire l’atelier, passant de l’imagerie romantique à la doxa productiviste », car Virginie Lou-Nony a de hautes valeurs et écrire-politique ne lui fait pas peur. Son projet, ce livre sont d’ailleurs profondément politiques, au sens noble – s’occuper de la Cité.

En bout de livre – mais c’est au cœur du propos – 11 petits textes ou extraits, issus de ces ateliers. Qui disait « pas de Goncourt en vue… » ? Surprenants, vivants, littéraires – tous ! Des bouts de vie ; des cris ; une palpitation constante ; des chocs aussi. Portes enfin ouvertes ; accomplissement. « L’atelier était un trajet, une expérimentation, des trouées… ne reste plus, si l’on veut devenir écrivain, qu’à oublier tout ce qu’on croit y avoir appris pour se retrouver soi, face à soi, seul… ».

Pour nous tous, chroniqueurs, lecteurs, l’expérience de ce livre magistral de Virginie Lou-Nony : un itinéraire indispensable.

Martine L Petauton