Valérie Debieux : Virginie Lou-Nony, quel a été l’élément déclencheur vous incitant à écrire ?

Virginie Lou-Nony : J’ai mis longtemps à le discerner – et encore, que sait-on de ses motivations profondes ? – mais il me semble que c’est le silence. Un silence protéiforme qui va de la violence verbale au mutisme en passant par le bavardage. Un silence qui consiste à utiliser le langage non pour dire mais pour masquer, et masquer qu’on masque en faisant du bruit. Les conséquences meurtrières d’un mésusage de la langue, du mensonge – intime, historique, idéologique – ; la puissance destructrice d’adjectifs envoyés comme des projectiles par un dépositaire de pouvoir contre un « inférieur », et tout particulièrement les blessures irréparables infligées aux enfants par des adultes censés les éduquer, les crimes de langage et, au revers de la médaille, le silence farouche gardé sur l’essentiel, l’inaccessibilité de chacun à soi-même, la difficulté à formuler ce qui nous importe le plus, l’inadéquation des mots à nos ressentis profonds m’ont, dès la petite enfance, marquée pour toujours.
La plupart de mes romans s’enracinent dans ces silences, silences imposés par les dominateurs à la souffrance des dominés, par les idéologies aux affects intimes, par la violence aux plus faibles, par une « normalité » hégémonique à tout ce qui dérange, dévie, s’écarte de la doxa. De mon point de vue, la parole humaine est pour l’essentiel un bruit de fond, un cri, un aboiement. Seule l’écriture peut s’efforcer de dire.

 

Valérie Debieux : Vous aimez toutes les formes d’écriture. Vous avez ainsi écrit des romans, des ouvrages pour la jeunesse, des pièces de théâtre et dernièrement un essai vient de paraître aux Editions Actes Sud, « Ce qui ne peut se dire ». Pensez-vous que l’écriture soit un don ou une faculté dont chacun d’entre nous est un dépositaire personnel ?

Virginie Lou-Nony : Chaque écriture est une nouvelle aventure, qui exige sa forme propre. Le classement par genres (jeunesse, théâtre, roman, essai) vient ensuite. C’est l’affaire des éditeurs, des libraires, qui pensent aider le lecteur dans son choix en créant ces catégories. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Quoi qu’il en soit, au moment où je vais écrire, où quelque chose exige de s’écrire, j’attends que la forme s’impose, organiquement. L’essai qui vient de paraître chez Actes Sud, consacré au silence dans la création et dans les ateliers d’écriture, aurait pu aussi bien se ranger dans la catégorie « récit de vie ». De nombreux lecteurs m’ont dit qu’ils l’avaient lu « comme un roman » c’est-à-dire comme une histoire, une expérience existentielle mise en récit. Les frontières des genres sont extrêmement poreuses, on le sait. Et de même la frontière entre écrivain et « non-écrivain ». C’est à Mallarmé, le plus élitiste des poètes si l’on en croit l’université, que nous devons cette formule : « Tout homme porte un livre au fond de lui ». Cette conviction est mienne. Nous sommes tous des êtres de langage, et partant nous avons tous à écrire, nous pouvons tous écrire – mais peut-être ne le désirons-nous pas tous, pas assez fort ; peut-être les obstacles intimes pour passer à l’écriture sont-ils encore trop imposants – alors intervient l’atelier d’écriture.

L’idéologie romantique a fait des poètes et des écrivains des êtres à part, des génies, des « princes des nuées ». C’est vrai qu’on plane pas mal quand on est lancé dans l’écriture, j’en suis la vivante preuve, et si vous demandez à mon fils, il aura quantité d’anecdotes pour illustrer la séquence « maman dans la lune ». Pour autant nous sommes des êtres de langage comme les autres. Simplement, nous avons placé ce langage au centre de nos affects, de notre spiritualité, de notre existence. Mais si nous nous plaçons du point de vue des facultés humaines, tout le monde peut écrire, oui. Et j’ajouterai même, avec George Picard qui a publié chez Corti un indispensable essai portant ce titre : Tout le mondedevrait écrire. Pour savoir exactement ce qu’on pense, pour réfléchir, poser devant soi le mot et le considérer d’un œil critique, en mesurer les présupposés et les conséquences, il faut écrire. Pour savoir, dit Georges, « de quoi sa propre pensée est réellement capable », il faut passer par l’épreuve de l’écriture.

Valérie Debieux : Animatrice d’ateliers d’écriture pendant de nombreuses années et membre fondatrice des ateliers d’écriture d’Aleph, vous travaillez actuellement sur un projet qui vous tient à cœur, la Maison d’écriture, dans l’Hérault. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Virginie Lou-Nony : Ce projet est la conséquence directe de ce qui précède. Tout le monde devrait écrire mais l’écrivain amateur (qui n’est pas publié) est considéré avec condescendance (c’est aussi une conséquence de l’idéologie romantique). Méprisé, il n’a souvent pas la force de lutter contre les obligations sociales, le boulot, les tâches ménagères, les gosses, les invitations des copains, et de dire : « Stop ! Je m’enferme pour écrire ». D’ailleurs, même quand on est écrivain, on a du mal à faire passer le message. La Maison de l’écriture sera donc un lieu géré par l’association l’Ermitage, où l’écriture de chacun pourra s’abriter. Elle sera construite en deux temps :

Dans un premier temps, l’association fait appel au financement participatif pour restaurer un mazet que les propriétaires ont mis à sa disposition, au bord de l’Orb, à Bédarieux, afin de le transformer en studio d’écriture, ouvert à tous à prix coûtant (le prix de location paiera les charges afférentes au bâtiment). Il suffira d’en faire la demande, de s’inscrire évidemment dans un planning car il y aura beaucoup de candidats, pour s’y retirer et se consacrer entièrement, exclusivement, à l’écriture. Ce sera le Petit Ermitage.

Dans un deuxième temps, l’association fera appel au mécénat pour construire un second lieu, comportant d’autres studios d’écriture et une salle de réunion. Ce grand Ermitage est appelé à devenir un centre d’échanges sur l’écriture et les ateliers d’écriture, une plateforme de conservation de textes relatifs à la création ou écrits en ateliers, et un lieu de stages d’écriture.

Valérie Debieux : A toutes celles et ceux qui souhaitent apporter un soutien concret à votre Maison d’écriture, comment peuvent-ils procéder ?

Virginie Lou-Nony : L’association l’Ermitage a confié le financement du Petit Ermitage à la plateforme de crowdfunding Ulule. Le financement participatif est fondé sur l’idée que les petits ruisseaux font les grandes rivières : 600 contributeurs à 50 euros apporteront à l’association de quoi restaurer le mazet. Mais si la somme fixée comme objectif n’est pas atteinte, l’argent est rendu aux contributeurs, et le projet tombe à l’eau. Nous avons donc divisé la somme qui nous est nécessaire par 2 pour être sûrs de pouvoir au moins démarrer la restauration. Mais les devis des artisans n’ont bien entendu pas changé. Pour nous aider, il faut donc que les contributeurs, même modestes, se multiplient afin que nous puissions rassembler non seulement la somme de 15.000 euros fixée sur Ulule mais les 30.000 euros des devis. Pour participer, il suffit de se rendre à cette adresse, http://fr.ulule.com/maison-ecriture/, de se créer un compte en cliquant sur « Connexion », en haut à droite de l’écran, et en choisissant l’onglet « Créer un compte sur Ulule ». À partir de là, le chemin est balisé, on vous demande de vous identifier, de choisir le montant de votre contribution et les contreparties associées, de régler par paiement sécurisé. Car il ne s’agit pas à proprement parler de « don ». Nous avons longuement réfléchi pour offrir aux contributeurs des contreparties (livres, séjours au Petit Ermitage, stages d’écriture) vraiment intéressantes.

Valérie Debieux : Que pensez-vous de cette difficulté notoire selon laquelle il arrive fréquemment qu’un auteur se heurte, des années durant, à une fin de non-recevoir systématique avant une première publication ? Aussi, quel(s) conseil(s) donnez-vous à toutes celles et ceux qui fréquentent vos ateliers et qui souhaiteraient accéder à la publication ?

Virginie Lou-Nony : L’édition littéraire en milieu capitaliste, puis néolibéral, a dû se conformer pour survivre aux exigences de ce mode économique. Elle est ainsi devenue « l’industrie du livre » (y compris pour notre ministre de la « culture » !), soumise à des impératifs de profit et de croissance, donc d’hégémonie, donc de normalisation des produits pour qu’ils soient « rentables ». Des exigences qui vont exactement à rebours de celles de l’art. Ce n’est pas un hasard si les maisons d’éditions, surtout les plus importantes, ne sont plus dirigées par des intellectuels, des gens qui défendent une pensée exigeante, mais par des diplômés d’HEC ou de boîtes à configurer les cerveaux de même farine. Il est clair que si un Proust, un Beckett ou un Simon naissaient à l’écriture aujourd’hui, ils n’auraient aucune chance d’être publiés. Sainte-Beuve, pourtant aux prémices du changement puisqu’il a écrit son article intitulé De la littérature industrielle pour la Revue des Deux Mondes en 1839, s’effrayait de ce qui n’était déjà plus le simple coup de grêle d’une saison moins heureuse, mais une lame de fond : « Depuis la Restauration et au moment où elle a croulé, ces idées morales et politiques se sont, chez la plupart, subitement abattues ; le drapeau a cessé de flotter sur toute une cargaison d’ouvrages qu’il honorait et dont il couvrait, comme on dit, la marchandise. La grande masse de la littérature, tout ce fonds libre et flottant qu’on désigne un peu vaguement sous ce nom, n’a plus senti au dedans et n’a plus accusé au dehors que les mobiles réels, à savoir une émulation effrénée des amours-propres, et un besoin pressant de vivre : la littérature industrielle s’est de plus en plus démasquée ».

Nous assistons, nous, à la fin du processus. La littérature industrielle a remplacé la littérature, et sauf en de rares lieux comme La Cause littéraire, plus personne ne sait ce qui était désigné sous ce nom. Là-dessus, le développement du numérique va achever les éditeurs. L’édition n’est plus le banquier du talent (déjà la formule faisait un peu grincer les dents), elle ne peut plus avoir d’exigence intellectuelle parce qu’elle ploie sous les contraintes économiques. Je défends, moi, l’idée que l’art, la création littéraire sont des nécessités humaines, pas des activités destinées à se ripoliner l’ego ou à parader sur les plateaux télé. Écrire est une nécessité humaine et pourtant ça ne rapporte rien, dans la logique économique qui nous gouverne, ça ne sert à rien sauf à donner du sens à la vie. Alors je dis à ceux qui désespèrent de l’édition : Faites ce que vous avez à faire, concentrez-vous sur votre travail intérieur, menez votre écriture sans souci des contingences économiques. Là est la véritable, la seule nécessité. Quand on considère l’énergie vitale, l’effort de pensée, à la fois d’imagination et d’abstraction qu’il a fallu aux peintres de la caverne de Lascaux, et qu’on mesure cette exigence humaine viscérale à l’imbécillité abyssale de la notion de best-seller, on a mal à notre humanité. D’ailleurs, la Maison de l’écriture comportera aussi une bibliothèque où les textes de tous ceux qui le désirent seront mis à disposition de tous les lecteurs, sous une forme numérique. Et qu’on ne vienne pas me dire que ce sera un fourre-tout, que l’édition trie le meilleur puisqu’elle est sommée de préférer le rentable, sciant par là même la branche sur laquelle elle était assise. Dans les ateliers s’écrivent des textes de grande qualité littéraire (c’est d’ailleurs un autre aspect de Ce qui ne peut se dire qui frappe les lecteurs : la qualité évidente des textes d’atelier qui accompagnent mon propos). Le numérique a ouvert la voie d’une publication hors des circuits de l’industrie du livre. Blogs, sites dédiés à l’écriture, auteurs « indé » se multiplient aujourd’hui. Voyons ce que donnera cette évolution sans nous illusionner : elle peut être complètement récupérée par les marchands du Temple, d’ailleurs Amazon, qui offre ce genre de services, fait son Top 50 pour promouvoir les livres les plus lus. Emparons-nous de la révolution numérique pour préserver ce qu’elle autorise de meilleur : la circulation gratuite des textes, et la possibilité d’offrir des textes difficiles à quelques lecteurs seulement. Longtemps, le coût de l’imprimerie exigeant la fabrication d’au moins quelques milliers de livres pour être « rentable » a fait disparaître la poésie, l’avant-garde littéraire, du moins ce qu’il était convenu de nommer tel, l’invention hors des sentiers battus. Avec le numérique, on peut ne fabriquer que 50 exemplaires, ou 200 – Stendhal disait qu’il n’écrivait guère que pour 200 lecteurs, avant lui Diderot, qui vivait chichement, n’a jamais vendu un texte, il les donnait… Et pourtant, quelle qualité, quelle maestria, quelle profondeur du propos !

Valérie Debieux : Quel parallèle tracez-vous entre les musiciens qui fréquentent le conservatoire et les écrivains en devenir qui participent à des ateliers d’écriture ?

Virginie Lou-Nony : Aucun. Le conservatoire forme à un type de musique, la musique dite classique, en fondant l’apprentissage sur l’acquisition préalable d’un code écrit, le solfège. Le conservatoire forme des interprètes, des virtuoses, des athlètes de la triple croche et du contrepoint. Dans mes ateliers, on éprouve l’écho que les textes d’auteurs suscitent en nous, le remuement intime opéré par la bibliothèque, ces phrases qui brisent la mer gelée des mots en nous, disait Kafka, et à partir de cet ébranlement, on cherche sa propre direction. Tout le travail que je fais au moment des lectures, travail extrêmement pointu parce qu’il s’agit d’analyser littérairement des textes écoutés (pas des textes qu’on a sous les yeux), d’y repérer des constantes dans le style – affaire non de technique mais de vision, disait Proust –, l’imaginaire, les métaphores, les rythmes de phrases, etc., et de renvoyer à l’auteur ce qui se tisse non seulement dans ce texte-là mais d’un texte à l’autre, écrit parfois des années auparavant ; tout ce travail de critique littéraire (au sens technique du terme) permet peu à peu à chacun de se situer littérairement : non seulement par différence avec les 8 ou 10 voix qui forment le groupe, mais aussi par différence avec les textes de la bibliothèque que j’ai lus plus tôt, à l’occasion de la proposition d’écriture.

Chacun, peu à peu, pressent (de cette connaissance aveugle dont parle Blanchot dans l’Espace littéraire) dans quel continent s’origine son écriture et vers quoi elle se dirige. Tout le travail alors, pour l’auteur, est de devenir le plus authentiquement lui-même en tant qu’écrivain, c’est-à-dire non pas de jouer Bach à la perfection, mais d’inventer quelque chose qui n’existe pas, d’ajouter à l’existant, disait Deleuze, de produire une œuvre absolument singulière, comme il l’est lui-même en tant qu’individu.

Valérie Debieux : Quelles choses n’avez-vous pas encore accomplies que vous rêveriez de faire en matière d’écriture ?

Virginie Lou-Nony : J’ai bien une idée pour mon prochain livre, dont je serais incapable de vous parler parce que j’ignore encore quelle forme « ça » (ce qui voudrait s’écrire) va prendre. J’ai fait de nombreuses tentatives depuis quatre ou cinq ans, j’en ai rempli une trentaine de cahiers, mais aucune ne m’a vraiment convaincue. Alors je cherche. Je sais dans quel sens je veux aller, je sais que le jour où ce sera advenu sur le papier je le saurai, je saurai que « c’est là », « quid » comme disait cet adorable cuistre de Roland Barthes. Mais pour l’instant, je ne sais rien, sauf qu’un jour – Inch’Allah – j’y arriverai. Et je sais aussi que, y arrivant, c’est-à-dire parvenant à un résultat qui me satisfait, j’aurai en même temps raté. Le ratage est essentiel à la réussite. C’est parce qu’on rate qu’on a envie de recommencer, d’aller plus loin, de faire un autre livre. C’est ce que disait je crois Lucien Israël de la jouissance. Si on « y » arrivait, on n’aurait pas besoin de recommencer. Avouez que ce serait dommage…

Valérie Debieux : Quels sont les écrivains qui vous ont le plus influencée ?

Virginie Lou-Nony : Je ne crois pas « avoir été » influencée, je suis toujours sous influence. A l’école de la poésie, chantait Ferré, on n’apprend pas. On se bat. Écrivant, je cherche. Les écrivains dans cette quête sont mes compagnons. Certains m’ont accompagnée et je les ai quittés en chemin, comme les grands humanistes français à la charnière du XIXè et du XXè, Romain Roland, Roger Martin du Gard, puis leurs homologues européens, Tolstoï, Zweig… Avant j’avais, en 4ème, lu toute la Comédie humaine, roman après roman, il faut dire que j’étais très petite et que Balzac se trouvait sur la première étagère, pile à ma hauteur… Sans eux je ne serais pas ce que je suis. Après j’ai follement aimé Flaubert, Stendhal, Faulkner, Kafka, Proust, Claude Simon. Proust est toujours là. Simon aussi. Kafka aussi. S’y sont ajouté Carver, Cormac Mc Carthy. Certains m’aident seulement d’une phrase. Des autres, je lis absolument tout, correspondance comprise, interview quand il y en a. Certains contemporains comme Christian Garcin m’accompagnent depuis quelques années, et ce n’est pas un hasard si Ce qui ne peut se dire est placé dans la lumière d’une de ses plus belles réflexions, profondes et limpides à la fois comme tout ce qu’il écrit. Je ne crois pas en cette idée qu’on est influencé à un moment, moulé dans un moule à gaufres, et qu’on reste ainsi, gaufre inchangée, toute sa vie d’écrivain. L’écriture est une aventure au long cours, l’aventure de toute une vie.