2 Justement, comment l'écriture, qui est un travail intime, peut-elle se concevoir dans le partage et l'échange ?

Parce que nous sommes tous des êtres humains et que, comme le disait Montaigne, « Chaque homme porte en soi l’humaine condition ». L’écriture est un apprentissage de l’humilité : je suis un homme, et comme tout être humain, j’éprouve des émotions, l’angoisse d’être éphémère en ce monde… Je ne suis pas un être supérieur, je n’ai aucune leçon à donner. Mais je peux partager grâce au langage une part de mon expérience existentielle.

3 Que retenez-vous (quelle impression générale avez-vous) de ces années de contact avec tous ces gens qui se sont essayé à l'écriture ?

Je ne pourrais pas reprendre cette expression, « se sont essayé à l’écriture ». J’ai eu en face de moi des êtres humains très divers, vivant des situations diverses – des plus confortables aux plus tragiques –, entretenant avec la langue des rapports divers. Mais tous étaient aux prises avec la condition humaine, et c’est cela qu’ils avaient besoin de partager. Ils ont trouvé en eux des mots qui souvent m’ont bouleversée, autant que ceux des écrivains. Leurs mots ne sont pas des « essais », ce sont des morceaux de chair palpitante.

4 Le livre, la lecture pour certain sont condamnés par Internet, mais l'écriture elle-même, l'est-elle ?

Pourquoi le livre et la lecture seraient condamnés par Internet ? On n’a jamais autant lu dans le monde que depuis qu’il y a des écrans. Que le support change, soit. Mais j’y vois au contraire une révolution égale à celle de l’imprimerie, qui a permis une formidable expansion de la pensée. Sans doute le numérique changera-t-il l’expression, voire ce que nous nommons littérature. L’explosion des blogs est bien la preuve qu’Internet est un formidable accélérateur d’écriture et de lecture, un liant incomparable entre les hommes.

5 Quelle fonction a l’écriture pour vous, celle de libérer, celle de mieux comprendre ?

Chaque écrivain, (ou écriveur, écriveuse) donne au geste d’écrire de nouvelles « fonctions », de nouvelles missions : comprendre, inventer, rêver, changer le monde, ouvrir d’autres horizons, faire vivre la musique du langage, entendre le silence entre les mots, mettre à nu l’envers des paroles humaines… La liste est infinie. Ce qui compte pour chacun, c’est de trouver le contact le plus authentique avec l’énergie qui le pousse à créer.

6 Vous publiez en fin d'ouvrage des écrits de gens passés par vos rencontres. Comment les avez-vous retenu pour publication ? Sur quels critères retenir une « écriture » plutôt qu'une autre ?

Les ateliers ne sont pas des « rencontres ». Un atelier dure longtemps. Il s’y fait un travail véritable, de plusieurs années. Je n’ai pas retenu certains textes comme le ferait un éditeur, en fonction de mon goût. J’ai choisi des textes qui illustraient mon propos. On pourrait publier encore quantité de volumes avec les textes écrits en atelier que je n’ai pas pu évoquer dans mon livre.

7 Ecrire peut-il sauver une vie selon vous ? Peut-on aller vraiment mieux en écrivant ?

« Sauver », « Aller mieux »… Vous vous placez dans une perspective thérapeutique. Mais l’art, la littérature sont nécessaires à tous les êtres humains. Je ne pense pas que celles et ceux qui ornaient les cavernes de fresques « soignaient » leur douleur individuelle. Ils étaient humains comme nous ; comme nous confrontés à la perte, au deuil, à l’irréparable, à l’invisible, à leur propre disparition. Ils ont inventé l’art, seul moyen pour l’humain d’apprivoiser le silence qui l’attend, celui d’où il vient et celui qui l’habite.

8 Comment jugez-vous votre aventure de l'écriture, qui est une forme de simplicité, dans un monde qui devient très technologique et très complexe ?

« Complexe », notre monde ? Pas plus que celui de l’Antiquité. Nous avons compris ou cru comprendre certains phénomènes. Mais notre conscience est aussi embrouillée qu’aux premiers âges. Faire œuvre d’écriture, c’est tenter de dire l’humain sans fard, sans « littérature ». Vouloir transmettre notre expérience existentielle à « nos frères humains ». Les progrès technologiques ne transforment pas la condition humaine. La preuve en est qu’aujourd’hui encore nous lisons Platon, Aristote, les pré-socratiques… Ils nous « parlent », eux qui s’éclairaient à la chandelle et n’imaginaient pas Internet.

9 Souvent, des gens veulent écrire mais ne sautent jamais le pas. Comment les amener à écrire ? Et faut-il « absolument » écrire ?

L’art n’a rien à voir avec la morale mais travaille avec/ sur la nécessité. J’ai « absolument besoin » d’écrire, de peindre, de faire de la musique, de la sculpture… sinon je déprime, je me sens inutile, ma vie n’a pas de sens. L’art est la voie par laquelle nous donnons du sens à notre existence éphémère. Quand les gens veulent vraiment écrire mais ne le peuvent pas, bien sûr que chercher avec eux tous les moyens d’y parvenir est une nécessité. Sinon, on les abandonne à leur sentiment d’échec.

10 Quelle est la personne dont les écrits vous ont le plus touché et pourquoi ?

Je fais écrire depuis 30 ans dans tous les milieux, et ce qui me touche le plus, c’est que chaque être humain porte un livre au fond de lui. Nous sommes tous des êtres de langage, habités par la nécessité de nous dire. Ce constat répété me touche, me donne foi en l’humanité et fonde notre projet de Maison de l’écriture : un lieu où tout un chacun pourra se retirer dans la paix pour écrire (http://ecriture.litteratures.fr/