C'est un livre cousu de traces de vie différentes, imbriquées comme dans un millefeuille – en nettement moins sucré, toutefois.

La vie du couple Eva/Manuel et de leurs petits, c'était au soleil, une rizerie – « Taureau ailé », peut être. La première immersion en territoire d'Eva coupe d'entrée le souffle : bruits mâles des colères ouvrières, inondation, rats, reprise improbable, licenciements ; chemin de croix de l'usine qui ferme, maison qu'on vend, transit de vie, couleurs épaisses et grasses du malheur économique : « fêtes dans le mobil home avec la farine et le beurre du secours populaire.

Tenir en suspension dans une parenthèse, entrer dans les critères du pôle emploi, se faufiler dans leurs procédures, avancer, dents serrées sur le fil de leurs formations ». Quelque chose commence qui ressemble au parcours du combattant des militaires, physique, éprouvant pour le corps, bien autant que pour le « moral » : stages, reconversion, émigration – intérieure – mais, comme l'autre, changement d'hémisphère : « l'emménagement dans ce village trempé au milieu des forêts ; un bout du monde buté contre la frontière ; avec la pluie, la pluie sur tout, tous les jours, à longueur de jours... ». Dans ce millefeuille là, on reçoit, plein la figure, des décharges sociétales, au ras de la précarité ; c'est du sonore, du visuel précis comme par un zoom ; on est dans l'acide et le froid d'un bon documentaire. Rien ne nous est épargné ; Virginie Lou Nony nous force à regarder – plus près – à sentir, même et surtout quand c'est insupportable ; ça et là, quelques flammèches de chaleur qui brûlent bien plus qu'elles ne réchauffent.

La deuxième immersion est dans le centre de rééducation fonctionnelle, où travaille Eva, qui « désinfecte les lits, les poignées de porte, surveille les cloques à travers les pansements ». Décharge olfactive ; odeurs écœurantes de corps et de vies en miettes ; présence surie de la mort qui rôde ; on en suffoque presque...

Mais voici que se glisse – dans ce « brain », aurait dit un Rabelais – Gabriel, yeux superbes, port digne des peintres de la Renaissance, « tétraplégique, sans corps, sans sexe, sans avenir ». La gamine de la couverture crie, s'envole – mélange exaltation et peur propre à la balançoire – Eva part, fuit, émigre encore, mais en passion, cette fois ; billet de retour, évidemment, non fourni. « Ma nuit est à Gabriel. Mes rêves me glissent dans sa bouche, j'y flotte. Sa bouche me repose du monde ; j'y suis en vacances de sa folie ». Oui, c'est bien la couverture : tête en bas, vision du monde à l'envers ; où est sa vérité ? Dans le voyage d'Eva, dans le terre à terre de Manuel, qui, avec sa caméra, lui, « filme les sans voix »...

Du fracas des tempêtes en Mer du Nord, en fête de Noël, rappelant Vol au dessus d'un nid de coucou, de décharge émotionnelle en choc affectif mortifère, la balançoire s'évade – il faut bien trouver par où sortir ! Et gagne de la hauteur ; au-dessous, de plus en plus petits, de moins en moins audibles ; le couple, le quotidien : « tu ne te rases plus, tu ne te laves plus... la bronchite de Théo attrape Lisa... tant pis ! Les enfants, toi, moi, tant pis... »

Je vous laisse la dernière décharge, en terrible surprise, comme dans un calendrier de l'Avent qui ne serait pas pour les enfants. Avancez doucement, retenez votre souffle, respirez fort, il le faudra ; le choc est sans pareil ; « la nuit, la mer, l'air tremble à l'explosion de la vague sur le sable... des mouettes tournoient »... Les images si fortes du film de Denis Arcan, le Québecois, Les invasions barbares nous accompagnent.

On aura compris combien j'ai aimé ce drôle de tour de balançoire, secouant comme la tempête du Nord, sensuel ô combien. On en ressort avec des sensations physiques palpables, du gris-mouette de la mer, des odeurs et des stridences discordantes de toutes les décharges... Prenez, vous aussi votre billet pour ce manège d'un genre à part.

Martine L. Petauton

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