Victimes du chômage, Eva et Manuel ont quitté le Sud avec leurs trois enfants pour s'installer à la frontière belge où Eva, reconvertie en aide-soignante, travaille dans un centre de rééducation fonctionnelle. C'est là qu'elle rencontre Gabriel, jeune tétraplégique d'une extraordinaire beauté. Postée au bord de son fauteuil roulant comme au bord de l'abîme, Eva croit glisser hors du monde alors même que celui-ci referme sur elle son piège.

L’écriture de Virginie Lou-Nony surprend. Son style est cru, direct. Les mots sortent des tripes, les images jaillissent. Aisément, l’auteur marie un ton « trash » avec de la poésie et de la douceur. Subtilement, elle transmet les émotions les plus fortes, les plus refoulées.

Tel un trapéziste, le lecteur s’envole dans l’imaginaire de Virginie, y découvre un monde vertigineux et onirique puis plonge en chute libre dans la dure réalité de la vie. Un quotidien envahi de crasse et de perversité humaine l’engloutit. Sans concession, sans censure.

Odeurs d’urine, forêts dorées d’automne, tour à tour on s’écœure, on s’émerveille. Le style est fort et parfois tellement dense que j’en ai perdu le fil de l’histoire. Si je me suis attardée sur certains mots et relu certaines phrases pour en apprécier la justesse et la musique, j’ai dû revenir sur certains paragraphes pour reprendre le récit.

« A l’horizon le lait du jour découpe en ombres chinoises les carcasses fumantes des usines. »

J’ai eu l’impression d’être alternativement dans une pièce de théâtre, dans un poème et dans un scénario de film. Virginie apporte un souffle nouveau. De l’écriture vivante. Elle saute, s’envole, chute et s’écrase. Le lecteur ressent la douleur et le dégoût, la beauté et le plaisir. Son corps se tend et se relâche, se crispe puis s’apaise au rythme des mots.
Ce rythme n’est cependant pas toujours simple à suivre. Les phrases semblent parfois décousues. L’emploi de pronoms personnels peut dérouter. Par moment, je ne savais plus de qui il s’agissait. Au cours du récit, cela se précise : les pronoms se transforment en prénoms et des visages apparaissent. Les liens entre les gens, les transitions entre les phrases s’éclaircissent.

La cadence effrénée de l’écriture et l’essoufflement de la narratrice donnent l’impression au lecteur de courir un sprint. De foncer dans la vie. Elle répète qu’elle « tient », qu’elle se doit de « tenir », sinon elle tomberait et s’écraserait. S’arrêter, souffler, contempler lui est interdit. Son existence est si fragile qu’au moindre choc, tout basculerait.

À la lecture, je me suis sentie en apnée. Le besoin de reprendre enfin mon souffle s’imposait. Cela devenait insupportable. J’attendais, pour enfin respirer, le moment où Eva, la narratrice, lâcherait enfin prise.  C’est Gabriel qui le lui permettra. Auprès de lui, le rythme ralentit, Eva a enfin le temps de savourer chaque instant, de contempler le souffle qui soulève la poitrine de son « ange », d’observer les cicatrices sur sa peau blanche, lumineuse.

« Autour de lui circule le seul air pour moi respirable. Toujours, sa beauté me surprend. À cette beauté non plus, je ne m’habitude pas. Elle n’est pas de ce monde-là. Ni du dehors, ni du dedans, d’un autre monde encore, inconnu. »

Eva est victime de son propre être endormi, coincé dans une vie qui lui pèse et l’anéantit doucement. Tiraillée entre le « monde du dedans » et « celui du dehors », elle rencontre Gabriel, un adolescent d’une beauté angélique et d’une énergie envoûtante, la poussant petit à petit à quitter son univers quotidien en l’ouvrant à une autre dimension. Dans ce nouveau monde, elle commencera enfin à sentir, à accepter de souffler et même de basculer. Mais ce qui s’apparente à une merveilleuse quête de soi, à la redécouverte de son désir sauvage et intense est aussi une véritable descente en enfer.

Eva s’endort dans un monde, elle se réveille dans l’autre. Alors qu’elle semblait enfin revivre, elle devient l’ombre d’elle-même. Amaigri, son corps se vide de toute substance, son esprit de toute volonté. À quel moment la passion devient-elle destruction ? Alors que la narratrice avait été domptée pour « tenir », elle dévale la pente vers l’inconnu. Elle est confrontée à la dimension  éphémère de la vie : la beauté qui s’enlaidit et qui sera détruite, engloutie par la mort.

Eva se retrouve au bord d’un naufrage : le sien. Y résistera-t-elle ? Parviendra-t-elle à « tenir », encore une fois ?

L’auteur dépeint avec subtilité et justesse la malléabilité de l’esprit humain en mettant en lumière la façon dont nos perceptions changent et dont nos certitudes s’écroulent. Décharges est un bel hymne à la différence, à la richesse de chaque être, qu’il soit malade, handicapé, pauvre ou riche. Virginie abat les cloisons des amours impossibles, efface les préjugés, jongle avec les notions de vie et de mort. Elle s’arrête sur les gestes lents et combatifs d’un jeune en chaise roulante et sur la passion démesurée d’une mère de famille.

La fin est brutale, inattendue. Il flotte un souffle d’espoir tout au long du récit qui nous pousse à croire. À vouloir croire à une fin digne d’un conte de fée. Au miracle.

« Je sens la vie dans mes jambes. Je la sens comme je ne l’ai jamais sentie, puissante, crépitante. Et aussi une joie folle, à pousser des cris, d’être, moi, vivante. L’énergie pulse dans mes muscles, mon cœur bat. Vivante ! »

La vie d’Eva chavire-t-elle à la fin ou reprend-elle son envol ? Ce qui est sûr c’est qu’elle ne laisse pas indifférent. Au risque même de provoquer une décharge… En refermant le livre, je me suis sentie abasourdie. La lecture m’a laissé une impression de malaise proche de la révolte. J’ai eu envie de prendre la narratrice et de la secouer ! J’étais dépitée. Et même si j’ai été un peu déçue par le dénouement, je reste persuadée que Décharges saura dérouter, voire choquer son lecteur.

L’écriture est originale et très poétique. Les métaphores et l’association de certains mots sortent vraiment de l’ordinaire. C’est une réelle prise de risque de mener ainsi un roman. Un risque parce qu’on peut y perdre son lecteur. Mais la force de l’écriture, la beauté des images, la consistance des personnages, la subtilité de leurs états d’âme et de leurs émotions nous fait « tenir » et nous touche profondément.

En conclusion, si le début s’apparente plus à une errance contemplative qui par moment manque de fil conducteur et d’intrigues pour nous happer et nous éviter de lâcher la lecture, j’ai eu un véritable déclic quand j’ai plongé avec Eva et Gabriel dans leur relation corrosive. Le récit m’a alors absorbée.


Julie Germillon