Récit d’un viol et de toutes les dévastations qu’il entraîne, dans « Eloge de la lumière au temps des dinosaures », fils instrument de la violence de sa mère, dans « L’œil du barbare », vidé de tout amour pour n’être plus qu’une arme, le réceptacle et le véhicule d’une haine sourde et aveugle et ce jusqu’à la sauvagerie à l’état pur, en une préfiguration des enfants-soldats d’aujourd’hui, femme habitée, dans « Guerres Froides », par tant de fantômes, ceux des affrontements familiaux et, à travers eux, des impasses idéologiques du XXème siècle, qu’à près de cinquante ans elle n’est toujours pas maître de sa propre vie, bonne volonté et confiance à maintes reprises piétinées et rendues finalement caduques dans « De la vie et autres chienneries », amour merveilleux et singulier liant une mère et son fils mais échouant à les protéger du malheur arbitraire, des dérèglements du monde dans l’incandescent « Allegro furioso », et enfin, dans « Décharges », chronique, en forme de montée au calvaire, d’une mise au rebut qui ne dit pas immédiatement son nom ; d’autant plus cruelle, donc.

Tous ces parcours, ces exils, ces chutes ont en commun la dépossession : de soi, de ses biens, de l’espoir ou d’un avenir. Tous s’impriment dans les corps qui sont, chez Virginie Lou-Nony, les premiers à crier, même en silence.

Avec « Décharges », l’auteur semble être parvenue au terme de sa quête patiente, lucide mais jamais désenchantée alors même que ses personnages pourtant volontaires, résistants voire résilients et souvent emmenés par de très anciennes injonctions sont contraints à la reddition. Ce roman douloureux, sensuel, balançant sans cesse entre férocité et tendresse, entre candeur et désillusion, rassemble en effet tous les contours implacables, reprend tous les motifs dessinés au long des œuvres précédentes et plus particulièrement dans « De la vie et autres chienneries » et « Allegro Furioso » qui forment, avec « Décharges » une sorte de trilogie de la déroute. Les êtres, dans son œuvre, n’ont jamais été à ce point livrés au mépris, traités comme embarras, comme obstacles ou grains de sable grippant la sacro-sainte machine économique et non comme humains, que par la voix d’Eva, exilée avec sa famille dans un nord aussi étranger et hostile qu’un lointain ailleurs, reconvertie en aide-soignante combative dans un centre de rééducation fonctionnelle. Là se battent, déclinent et, pour beaucoup, meurent des très malades, des très abimés, des devenus monstres que la société ne considère plus comme une ressource. Et parmi eux, l’ange et démon Gabriel.

Dans cet univers de plomb, qui ne peut qu’étouffer ceux qui tentent de ne pas s’éteindre, Virginie Lou-Nony sait recueillir des perles de drôlerie et de tendresse, laisse l’amour forer des trouées où pénètrent lumière et chaleur. C’est ce don de voir le précieux dans l’amoncellement du laid, ce don d’élévation poétique servi par une écriture vive, portant à travers des images sublimes et toujours justes ses propres enluminures, qui donne singularité et puissance à son œuvre. Qui en fait une nécessité.

© Carole Zalberg