Car tant de choses sont cassées dans ce roman intime et social : les corps et les âmes. L'extérieur et l'intérieur. Tout est disloqué. Comme les jeunes patients du centre de rééducation dans lequel a été engagée Eva, après la fermeture de la rizerie où elle travaillait comme secrétaire de direction, avec son mari Manuel, à des centaines de kilomètres plus au sud, du côté du delta du Rhône. Avec leurs trois enfants, ils ont quitté les rives de la Méditerranée pour la frontière belge. « Exode sans drame, sans bombardements. » Là, ils tentent de faire redémarrer le moteur de leur existence : elle a décroché un CDI d'aide-soignante, il a trouvé une place de manœuvre dans une cimenterie. Deux forçats des temps contemporains. Des exilés de la misère.

C'est elle qui se souvient. « Tenir » était son mantra, sa digue intime. Dans ce quotidien de fuites tant bien que mal colmatées, le silencieux Gabriel, tétraplégique à l'hypnotisant regard bleu-vert ouvrira une brèche de désir. « On ne peut pas supporter cette beauté sur le corps mort, c'est ce que je crois à ce moment, avec mes idées du dehors. Pour ne pas être englouti, il ne faut pas le regarder. » Mais Eva/Orphée ne parvient pas à détourner les yeux et s'enfonce dans l'impasse sans lumière. Ne survivant – quand un nouveau directeur impose son ordre injuste et brutal à la clinique, et quand son mari se découvre des talents de documentariste – que pour quelque moments de sensualité volée auprès du garçon au corps inerte. « Bouche à bouche, nous descendons dans notre monde. »

Il n'y aura pas de bouée miraculeuse. Le naufrage sera collectif, total, silencieux. Fatal comme cette force imparable qui est à la fois celle de l'amour et du désastre. V.R. (27 janvier 2012)

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